Catch me masturbating

Je les connais par coeur, ces jours ensoleillés. Ils me donnent envie de boire du Campari et de partir à l’inconnu. Mais je n’ai jamais cédé à ce désir violent qui tâchait légèrement mes dessous de cyprine. Je suis restée sage, aussi disciplinée que des millions de mes consoeurs.

Jusqu’à un jour tout à fait ordinaire où en prenant mon café, j’ai lu comme un poème les titres des petites annonces en pagaille d’hommes qui cherchaient des chiennes, des soumises, des voyeuses, des étudiantes, des femmes douces et coquines, des asiatiques. Parfois même presque tout ça à la fois. Après quelques clichés de verge dont certaines ne me donnaient plus envie de croquer dans le cannelé qui accompagnait mon café, je fermais l’onglet en me maudissant : Annabelle, tu es vraiment conne, me disais-je.

J’avais sans même vraiment le faire exprès nourri mon imaginaire de tellement de scénarios que la matinée passa lentement, très lentement. J’ai des rendez-vous pro importants. Comme d’habitude, c’était moi qui menait la danse. Mais l’exercice était ce jour-là, ardu, désagréable, troublant. Les accolades familières avec les fidèles clients, les poignées de main chaleureuses même, avaient un goût différent. Tout avait un goût différent. Je venais de me rendre compte de ça à 7h39, seule dans la salle de réunion avec mon mac et ma tasse de café que ma vie allait simplement droit dans le mur. J’avais fêté mes 30 ans avec une sérénité qui avait fait jaser. Je m’étais simplement dit qu’il me restait beaucoup à vivre. Je n’avais ressenti ni peur, ni tristesse. Mais peut-être n’avais-je simplement pas su voir. J’étais là, à des milliers de kilomètres de mon homme, à prier pour que l’un de ses voyages en Europe matche avec ma période d’ovulation. En attendant, je me faisais des soirées pop corn trois fois par semaine quand ce n’était pas japonais ou thaï, j’étais plus calée en littérature qu’un khâgneux, aussi alée en cinéma qu’un critique et en politique qu’un journaliste. J’étais à deux doigts de songer sérieusement au scrapbooking. Bref, je me faisais chier à mourir. Depuis mon baccalauréat (qui commençait à dater... ), j’attendais que ma vie arrive. Quand j’aurais mon diplôme, quand j’aurai mon premier emploi, quand je serai promue manager, quand j’aurai un enfant. Check, check, check, in process.

J’étais là les jambes croisées à taper mes ongles sur ma tasse, à attendre que les premiers collègues arrivent, que les premiers clients arrivent, que la journée commence. Métro, boulot, dodo. A la seule exception que j’habitais à 5 min à pied du bureau. J’étais moi-même uniquement sous la douche et dans mon sommeil. C’était sûrement de ma faute ; je savais que je n’avais pas su m’affirmer. Mais je savais aussi que cette vie vécue à moitié, c’était pour Hector, pour que l’on vive ensemble et que l’on fonde une famille. Si on faisait les comptes, je crois que j’étais perdante. J’ai l’impression d’avoir eu un rôle de femme de politicien gay. Mes derniers souvenirs de sexe passionnés remontaient à mon année de L3 quand je couchais avec un camarade de TD sans conviction avant de réaliser qu’il était plutôt doué pour ça. Mais je ne l’avais jamais aimé. Alors quand j’ai rencontré Hector, il m’avait été facile de rompre ce qui n’était qu’une série d’après-midi d’ennui passé sur le campus de Nanterre.

12h30 Je quittais le bureau. Par habitude, direction la pharmacie pour me refaire une petit stocks de tests d’ovulation pour les mois à venir. Arrivée dans la pharmacie, j’ai eu cette sensation étrange qu’un choix m’est donné. A droite, une pléiade de capotes colorées, parfumées ou retardant l’éjaculation. A gauche, à deux pas, des têtes de bébés hilares sur des boîtes en carton promettant des moments merveilleux. Je fis un tour aux rayons santé du corps et hygiène dentaire pour gagner du temps et choisir avec quoi je ressortirais de la pharmacie.

  • Je peux vous aider, Mademoiselle ?

N’avez-vous pas déjà connu ce moment où vous avez besoin d’être en paix et là, une vendeuse intérimaire vous fait la promotion du cochonou ou de la fougasse avec un accent chantant ? J’avais eu envie de la frapper. Je lui avais rendu un grand sourire en lui disant poliment non, merci, ça va aller, je sais ce que je veux.

Avec le recul, j’avais dû passer pour l’idiote qui a peur d’acheter des capotes. Bref, pas grave, j’étais à nouveau dehors, la chaleur est écrasante. Je prenais le tram pour rejoindre le centre-ville. Pendant le trajet, je me reconnectais sur CL, un homme de mon âge venait de poster une annonce au nom évocateur : Catch me masturbating. J’étais partie en Erasmus au Portugal mais mon niveau d’anglais était suffisamment bon pour baiser un inconnu anglophone. Je le contactais. Il me répondit en me donnant rendez-vous rue des Halles et me dit que je n’avais qu’à entrer et me diriger vers les cabines, qu’il aurait laissé la porte ouverte pour que je puisse venir le surprendre transpirant de désir. C’est ce que je fis.

Je le trouvais là jouant avec sa verge comme un hochet face à une fille sans conviction offrant des yeux vides et une chatte toute serrée recouverte de collants en résille dont les mailles étaient tellement larges qu’ils ne servaient à rien. Il était fier de m’inviter du regard à venir contempler son gland rouge et étiré par le désir. Je dois dire que je m’en foutais, je voulais juste qu’il me donne du plaisir, qu’il jouisse de moi, en moi tout en me donnant cette sensation d’être puissante, triomphale même avant l’orgasme. Il essaya de parler français. C’était pathétique. Et moi, j’avais un rendez-vous avec un investisseur à 14h30 donc je n’avais pas que cela a faire. Je lui demande quels sont ses plans. Il me répond : Do you want to suck my dick ? Là, vraiment, j’ai failli exploser de rire. On aurait dit qu’il me proposait un tour dans la fusée Ariane alors qu’à ce que j’avais vu, il n’était qu’une vulgaire sucette Pierrot La Lune, celle qui ne coûte presque rien et qui se vendait par dizaine chez les boulangers, à cette époque pas si lointaine, celle du franc et du minitel. Bref, même si la balade avait été décevante d’un point de vue purement sexuel, je m’étais enfin retrouver moi-même ou du moins une petite part de moi. Il me restait une dizaine de préservatifs dans son sac comme autant d’opportunités de plaisir que je me promettais de saisir.